On the Kingdom of Siam

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On the Kingdom of Siam
Du Royaume de Siam
WF00030
Western
French
Simon  de La Loubère (1642-1729.0)
1: 142-144
1691
Amsterdam: Abraham Wolfgang
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L’un fut une Comédie Chinoife que-j’euſſe

volontiers vûe juſqu’à la fin, mais on la fit
ceſſèr aprés quelques Scénes, pour aller dîner.
Les Comédiens Chinois, que les Siamois aiment ſans les entendre,
s’égoſillent en ré-
citant. Tous leurs mots ſont monoſyllabes,
de je ne leur en ay pas entendu prononcer un
ſeul, qu’avec un nouvel effort de poitrine: on
diroit qu’on les égorge. Leur habillement
étoit tel que les relations de la Chine le décri-
vent , preſque comme celuy des Chartreux,
ſe rattachant par le côté à trois ou quatre
agraffes, qui ſont depuis l’aiſſelle juſqu’à la
hanche, avec de grands placards quarrez de-
vant & derriére, où étoient peints des dra-gons

& avec une ceinture large de trois doits, ſur laquelle étoient de
diſtance en diſtance, de petits quarrez, & de petits ronds ou
d'écaille de tortue, ou de corne, ou de quelque ſorte de bois : &
comme ces ceintures étoient lâ­ches, elles étoient paſſées de chaque
côté dans une boucle pour les ſoûtenir. L’un des acteurs qui
repréſentoit un Magiftrat, marchoit ſi gravement, qu’il poſoit
premierement le pié ſur le talon, & puis ſucceſſivement & lente­ment
ſur la plante & ſur les doits, & à meſure qu'il appuyoit ſur la
plante, il relevoit déja le talon, & quand il appuyoit ſur les doits,
la plante ne touchoit plus à terre. Au contraire un autre acteur en ſe
promenant comme un maniaque, dardoit ſes piés & ſes bras en plu-
ſieurs ſens hors de toute meſure, & d’une ma­niere menaçante, mais
bien plus outrée, que toute l’action de nos Capitans ou Matamores.
C’eſtoit un Général d’Armée; & ſi les rela­tions de la Chine ſont
véritables, cet acteur repréſentoit au naturel les affectations
ordi­naires aux gens de guerre de ſon païs. Le théatre avoit dans le
fond une toile, & rien aux cotez, comme les théâtres de nos
Saltinbanques.

Les Marionettes ſont müettes à Siam, & celles qui viennent du païs de
Láos, font en­core plus eſtimées qui les Siamoiſes. Ny les unes ny les
autres n’ont rien, qui ne ſoit fort commun en ce païs-cy.

. Mais

Mais les Sakinbanques Siamois font excellens, & la Cour de Siam en donne
ſouvent le divertiſſement au Roy, quand il arrive à Louvò. Elien
rapporte qu’Alexandre eût à ſes Nô-ces des Saltinbanques Indiens, &
qu’ils fûrent eſtimez plus adroits que ceux des autres Nations. Voici de
leurs tours, qu’il faut pour­tant avouer que je n’ay pas conſïdéré de
prés & avec ſoin, parce que j’étois plus attentif à la Comédie Chinoiſe,
qu’à tous les autres ſpectacles, qu'on nous donnoit en meme temps. Ils
plantent un bambou en terre, & au bout de celuy-là ils en attachent un
autre, & au bout de ce ſecond un troiſiéme, & au bout de troiſiéme un
cerceau : de force que cela fait com­me le bois d’une raquette ronde,
dont le man­che ſeroit fort long. Un homme tenant les deux côtez du
cerceau de ſes deux mains poſe ſa tête ſur la partie inférieure &
intérieure du cerceau, léve ſon corps & ſes piés en haut, & demeure en
cette ſituation une heure, & quel­quefois une heure & demie : puis il
mettra un pié où il avoit mis la tête, & ſans ſe tenir au­trement, &
ſans poſer l’autre pié, il danſera à leur manière, c’eſt à dire ſans
s’élever, mais ſeulement en ſe donnant des contorſions. Et ce qui rend
tout cela plus périlleux & plus difficile, c’eft le balancement
continuel du bam­bou. Ils appellent un danſeur de bambou de cette eſpéce
Lot Boüang) lot veut dire paſſer & boüang veut dire cerceau.