Description générale de la Chine. 3

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Description générale de la Chine. 3
Description générale de la Chine
WF00002C
Western
French
J.-B. (Jean-Baptiste) Grosier (1743-1823.0)
7:327-342
1787
Paris: Moutard
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LIVRE SEIZIÈME.

EXTRAITS ET MÉLANGES.

N° 1er.

Analyse d’une tragédie chinoise.

En parlant des représentations théâtrales et de l’art dramatique chez
les Chinois, nous avons indiqué l’Orphelin de la maison de Tchao, une de
leurs tragédies, traduite en français par le P. de Prémare, et la seule
qui soit connue en Europe[1]. Nous avons cité le jugement avantageux que
Voltaire a porté sur ce drame chinois : nous citerons encore celui d’un
des plus habiles critiques du dernier siècle et l’un de nos meilleurs
juges des pièces de théâtre. “Il est certain,” dit Fréron, “que les
Chinois sont les peuples de l’Orient qui ont le plus de réputation par
rapport à l’art dramatique. Leurs pièces sont jouées chez leurs voisins
, comme les nôtres le sont dans les cours de l’Europe. Il y a sans doute
de grandes beautés dans ces ouvrages; car seroit-il vraisemblable qu’une
nation polie et lettrée s’amusât à des représentations où il n’y auroit
ni bon sens, ni esprit, ni génie? Il est vrai que ces drames sont
irréguliers ; mais nous les croyons plus raisonnables que tous ceux qui
ont paru autrefois chez les Espagnols , les Italiens, les Anglais et les
Français. Qui peut nier, cependant, qu’il n’y ait des choses excellentes
dans ces anciennes pièces européennes?... On ne s’attend pas sans doute
a trouver dans l’Orphelin de Tchao nos règles de théâtre rigoureusement
pratiquées. Il n’y a ni unité de temps, ni unité de lieu ; mais , après
les premières scènes, l’unité d’action et d’intérêt, la plus importante,
si je ne me trompe , des trois unités, m’y paroît observée... M. de
Voltaire convient aussi qu'il y règne de l'intérêt; mais il ajoute qu'il
n’y a dans ce drame ni développements de sentiments , ni peinture des
mœurs , ni éloquence , ni raison , ni passion. Je ne puis être de cet
avis, et j’avoue que j’y trouve de tout cela. Eh! comment l'intérêt qui
y règne, de l’aveu de M. de Voltaire, pourroit-il subsister s’il n’y
avoit un peu de tous ces moyens de plaire et d’attacher?”

L’analyse et quelques scènes de cette pièce mettront mieux le lecteur à
portée de juger du genre de talent et de la portion de génie dramatique
qu’on doit accorder aux écrivains chinois.

Un tyran cruel, appelé Tou-gane-cou a obligé son ennemi Tchao-tune de
prendre la fuite, et a fait périr toute sa famille au nombre de trois
cents personnes. Un seul enfant au berceau, petit-fils de Tchao-tune,
échappe à sa barbarie. La princesse, sa mère, sait que Tou-gane-cou le
fait chercher pour l’immoler à sa rage; elle le prend dans ses bras, et
le confie à un sage lettré, à un tendre parent, à un ami fidèle, au
brave Tchin-yn. Après avoir mis en des mains aussi sûres ce précieux
dépôt, qu’elle recommande avec la tendrese la plus vive et la plus
pathétique, elle se tue, et prévient ainsi la fureur du tyran. Le
prince, son époux, condamné à mort, s’étoit poignardé quelque temps
auparavant.

Cependant Tou-gane-cou, qui croyoit se saisir aisément de l’orphelin, et
qui apprend qu’on l’a sauvé, ordonne que tous les enfants au-dessous de
six mois soient apportés dans son palais. Son projet est de les percer
tous de trois coups de poignard, persuadé que l’orphelin sera du nombre.

Le généreux Tchin-yn ne sait où cacher son tendre pupille, son maître,
son trésor. Enfin il songe à un respectable vieillard, ancien ami de
Tchao-tune, qui avoit quitté la cour, et qui vivoit tranquillement à la
campagne. Kon-sune est son nom. Tchin-yn va le trouver, et cherche à
pressentir ce qu’il pense des malheurs de la maison de Tchao. Kon-sune
en est instruit en partie; il en gémit et laisse échapper des
imprécations contre Tou-gane-cou. Tchin-yn le voyant si favorablement
disposé, lui révèle son grand secret. Cette scène me paroît admirable :
le lecteur en jugera.

TCHIN-YN.

Seigneur, puisque vous savez si bien tout ce qui s’est passé, je n’en
parlerai point; mais je vous dirai ce que vous ignorez peut-être. La
princesse, prisonnière dans son palais, a mis au monde un fils qu’elle a
nommé Tchao-chi-kou-eulh, l'Orphelin de la maison de Tchao. Tout ce que
je crains, c'est que Tou-gane-cou ne vienne à le découvrir; s’il tombe
une fois entre ses mains, il le fera mourir cruellement, et la maison de
Tchao sera totalement éteinte.

KON-SUNE.

Quelqu’un a-t-il sauvé cet orphelin? où est-il?

TCHIN-YN.

Seigneur, vous faites paroitre tant de compassion pour cette famille,
que je ne puis vous rien cacher. La princesse, avant sa mort, m’a confié
son fils, et m’a recommandé d’en avoir soin jusqu’à ce qu’il puisse se
venger de l’ennemi de sa maison. J’ai pris la fuite avec le petit
orphelin, et je n’ai point trouvé de plus sûre retraite que de
l’apporter chez vous. Je sais, Seigneur, que vous étiez l’intime ami de
Tchao-tune; je ne doute point que vous n’ayez pitié de son infortuné
petit-fils, et que vous ne lui sauviez la vie.

KON-SUNE.

Où avez-vous laissé ce cher enfant?

TCHIN-YN.

Ici près , sous des bananiers.

KON-SUNE.

Ne l’épouvantez point; allez le prendre et me l’apportez.

TCHIN-YN.

Bénis soient le ciel et la terre ! (Il sort et va chercher l’enfant.)

KON-SUNE.

Malheureux enfant! voilà donc tout l’appui de la maison de Tchao!

TCHIN-YN, de retour.

Seigneur, le voici. Mais j’ai oublié de vous dire que Tou-gane-cou,
voyant que l’orphelin lui étoit échappé, veut faire mourir tous les
enfants à peu près de son âge. En cachant l’orphelin chez vous , je
m’acquitte de toutes les obligations v que j’ai à son père et à sa mère,
et je sauve la vie à tous les petits innocents du royaume. Je suis dans
ma quarante-cinquième année; j’ai un fils de l’âge de notre cher
orphelin; je le ferai passer pour le petit Tchao; vous irez en donner
avis à Tou-gane-cou, et vous m’accuserez d’avoir chez moi l’orphelin
qu’il fait chercher. Nous mourrons, moi et mon fils; et vous, vous
élèverez l’héritier de votre ami jusqu’à ce qu’il soit en état de venger
ses parents. Que pensez-vous de ce dessein? Ne l’approuvez-vous pas?

KON-SUNE.

Quel âge dites-vous que vous avez?

TCHIN-YN.

Quarante-cinq ans.

KON-SUNE.

Il faut au moins vingt ans pour que cet orphelin puisse venger sa
famille: vous aurez alors soixante-cinq ans, et moi j’en aurois
quatre-vingt-dix. Puis-je espérer de parvenir à cet âge, et, quand j’y
parviendrois , pourrois-je être de quelque secours à ce cher enfant? O
Tchin-yn, écoutez-moi! Vous voulez sacrifier votre fils: apportez-le-moi
ici; allez ensuite m’accuser à Tou-gane-cou; dites-lui que c’est moi qui
recèle l’orphelin. Tou-gane-cou viendra avec des troupes investir ma
maison; je mourrai avec votre fils, et vous élèverez l’orphelin de
Tchao. Ce dessein est encore plus sûr que le vôtre. Qu’en dites-vous?

TCHIN-YN.

Ah! Seigneur, il vous en couteroit trop cher : donnons plutôt les habits
de l’orphelin à mon fils ; allez me déférer au tyran; encore un coup, et
moi et mon fils nous mourrons ensemble.

KON-SUNE.

Ce que j’ai dit, Tchin-yn, est une chose résolue ; ne songez pas à vous
y opposer.

Après s’être disputé quelque temps la gloire de mourir, Tchin-yn se rend
enfin aux fermes volontés de Kon-sune. Quel effet ne produiroit pas sur
notre théâtre ce combat de générosité, habilement manié par un de nos
bons écrivains ? Quelle grandeur d’ame, quelle élévation de sentiments!
quel attachement pour leur maître et leur ami dans ces deux personnages!
L’un consent à mourir, et l’autre à sacrifier son fils, ce qui sans
doute est un plus grand effort que de mourir soi-même. Mais sur-tout
quel noble sang-froid de magnanimité, quelle simplicité sublime dans
cette familière interrogation: Quel âge dites-vous que vous avez, et
dans le calcul que fait Kon-sune!

TCHIN-YN.

Si vous sauvez l’orphelin, vous obtiendrez une gloire immortelle. Mais,
Seigneur, si Tou-gane-cou vous fait arrêter, le moyen que vous souteniez
les interrogatoires, et que vous souffriez les tortures! Mon nom vous
échappera peut-être; nous serons mis à mort, mon fils et moi; j’aurai
donc le regret de voir que l’héritier de Tchao n’en mourra pas moins, et
que c’est moi qui vous aurai plongé infructueusement dans le précipice.

KON-SUNE.

Tchin-yn, ne craignez rien; quoi qu’il arrive, je ne me dédirai jamais.
Allez, prenez soin de l’orphelin : pour un vieillard comme moi, qu’il
meure, c’est peu de chose.

TCHIN-YN.

Puisque votre parti est pris, il n’y a pas de temps à perdre: allons
vite prendre mon fils, et l’apportons dans ce village. C’est avec une
joie mêlée de douleur que je mets mon fils à la place de l’orphelin:
c’est pour moi un devoir, une justice. Mais quelle perte que celle du
vertueux Kon-sune!

Telle est la fin du second acte. Au commencement du troisième, Tchin-yn
apprend aux spectateurs qu’il a porté son fils chez Kon-sune, qu’il a
mis l’orphelin en sûreté, et qu’il vient pour dénoncer Kon-sune. Il
demande à un soldat de la garde du palais à parler à Tou-gane-cou, dont
il n’est pas connu; et pour obtenir audience , il fait dire qu’il
apporte des nouvelles de l’orphelin de Tchao. Le tyran paroît.

TOU-GANE-COU.

Où dis-tu que tu as vu l’orphelin de Tchao?

TCHIN-YN.

Dans le village Tai-pin; et c’est le vieux Kon-sune qui le tient caché
chez lui.

TOU-GANE-COU.

Comment as-tu pu savoir cela?

TCHIN-YN.

Kon-sune est de ma connoissance. J’allai hier chez lui, et je vis par
hasard , dans la chambre où il couche, un enfant sur un riche tapis. Je
dis alors en moi-même : Kon-sune a plus de soixante-dix ans; il n’a ni
fils, ni fille. Je lui découvris ma pensée. Cet enfant, lui dis-je, ne
seroit-il pas l’orphelin qu’on cherche tant? Je m’aperçus que le
vieillard changea de couleur, et qu’il ne put rien répondre: d’où j’ai
conclu, Seigneur, que l’enfant dont vous êtes en peine est chez le vieux
Kou-sune.

TOU-GANE-COU.

Va, malheureux, crois-tu pouvoir me tromper? Tu n’as eu jusqu’ici aucune
haine contre Kon-sune; par quel motif viens-tu l’accuser d’un si grand
crime? Est-ce par affection pour moi? Si tu me dis la vérité, ne crains
rien; mais si tu la trahis, la mort sera le prix de ton imposture.

TCHIN-YN.

Retenez, Seigneur, votre colère un moment, et daignez m’écouter. Il est
vrai que je n’ai aucun sujet d’en vouloir à Kon-sune; mais quand j’ai su
que vous ordonniez qu’on vous apportât tous les enfants du royaume pour
les faire mourir, alors, dans la vue de sauver, d'une part, la vie à
tant d’innocents, et d'une autre, me voyant à l’âge de quarante-cinq ans
, et ayant eu depuis un mois un fils, il auroit fallu vous l’offrir,
Seigneur, et je serois demeuré sans héritier. Mais l’orphelin de Tchao
une fois découvert, les enfants de tout le royaume ne seront point
égorgés, et mon fils, mon fils unique, n’a rien à craindre. Voilà
pourquoi j’ai cru devoir accuser le vieillard Kon-sune.

TOU-GANE-COU.

Je crois que tu as raison; oui, je me rappelle en effet que le vieux
Kon-sune étoit l’ami de Tchao-tune. Il n’en faut pas davantage; il aura
voulu sauver l’orphelin. Qu’une troupe de soldats d’élite soit prête à
marcher dès ce moment; je veux aller avec cet homme au village Tai-pin,
et me saisir du vieux Kon-sune.

Le tyran se rend, en effet, avec des troupes à ce village. Il fait
entourer la maison de Kon-sune, et donne ordre qu’on le lui amène. Le
généreux vieillard paroit devant lui. Il affecte la surprise,
l’inquiétude et la crainte; il nie qu’il ait dans sa maison le
malheureux orphelin: tout cela pour que le tyran soit persuadé dans la
suite qu’il a immolé la véritable victime. Tchin-yn se présente avec
fermeté , et accuse en face Kon-sune. Tou-gane-cou fait souffrir au
vieillard les plus cruels tourments; enfin la douleur lui fait avouer
qu’il a chez lui le reste infortuné de la maison de Tchao. Le tyran se
le fait apporter, et lui enfonce par trois fois le poignard dans le
cœur... Quel horrible spectacle pour Tchin-yn! Il est saisi de douleur,
il détourne ses yeux paternels, et cherche à cacher ses larmes...
Kon-sune, indigné, parle ainsi au tyran: “O le plus scélérat de tous les
hommes, Tou-gane-cou, prends garde à toi. Songe, impie, qu’il y a sur ta
tête un Ciel, qui voit tous tes crimes et qui ne te les pardonnera
jamais. Pour moi, je n’ai nul regret à la Vie.” (Il se tue.)

Tou-gane-cou témoigne sa reconnoissance à Tchin-yn : “Venez, lui dit-il,
demeurer dans mon palais, vous y serez traité honorablement; vous y
élèverez votre fils; quand il sera parvenu à l’âge de raison, vous lui
apprendrez les lettres, et.vous me le donnerez pour que je lui apprenne
la guerre. J’ai près de cinquante ans, je suis sans héritier; j’adopte
votre fils.” Tchin-yn accepte cette offre, et l’on doit sentir l’intérêt
qui résulte de cet incident, si naturel et si noise- heureusement
imaginé.

L’orphelin est donc élevé dans le palais du cruel oppresseur de sa
famille. Il se croit le fils de Tchin-yn, qui lui fait porter le nom de
Tchin-poei. Sa jeunesse est employée à l’étude des lettres, et on le
forme ensuite à tous les exercices militaires: ces soins et ces faveurs
lui font bénir la main bienfaisante de celui qu’il regarde comme son
second père.

On retrouve précisément ici le même défaut que notre célèbre satirique
reproche avec tant de raison à Lopez de Vega, fameux poète espagnol:
Despréaux avoit en vue une de ces pièces, lorsqu’il dit que le héros

Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

L’orphelin chinois est au berceau dans les trois premiers actes ; il a
vingt ans au commencement du quatrième. On conçoit que des peuples
très-sensés puissent se prêter à ce manque de vraisemblance, quoiqu’ils
le sentent et s’en aperçoivent: nous passons des choses bien plus
absurdes à nos opéra.

Le temps donc arrive de dévoiler à Tchin-poei sa naissance, les malheurs
de sa triste famille, et ses propres infortunes. Tchin-yn s’y prend
d’une manière adroite et la plus propre à tenir le spectateur en
suspens. Il a peint toute l’histoire de la maison de Tchao sur un grand
rouleau de papier; il y a représente toutes les malheureuses victimes de
la fureur de Tou-gane-cou. Il laisse comme par oubli ce rouleau dans sa
bibliothèque, où il sait que le jeune homme doit se rendre incessamment.
Celui-ci y vient, en effet ; il trouve cette feuille et la déploie ; son
œil est étonné, attendri à la vue de tous ces tableaux d’horreur et de
barbarie. Il y voit un homme qui de sang-froid ordonne tous ces
assassinats. Il est indigné contre ce monstre, et il voudroit en purger
la terre. Tchin-yn , sans être vu, observe attentivement l’impression
que font sur son jeune maître ces sanglantes peintures. Quand il le voit
ému , il entre et se présente. Tchin-poei lui demande l’explication de
ce rouleau. Tchin-yn entre alors dans le détail des malheurs de la
maison de Tchao: il lui raconte la fuite de son grand-père , le meurtre
de son père, de sa mère, de tous les siens, les dangers où l’orphelin
lui-même a été exposé, la manière dont on l’a sauvé, la générosité du
citoyen qui a sacrifié son fils, celle du vieux Kon-sune, etc.
Tchin-poei écoute cet affreux récit avec la compassion qu’inspire
l’humanité ; mais il ne soupçonne pas qu’il doit y prendre un intérêt
particulier. Tchin-yn lui nomme la maison de Tchao et tous ses parents,
dont il n’a garde de se croire issu ; mais il ne lui nomme pas le cruel
ennemi de cette maison et l’auteur de sa ruine. Il le désigne sous le
nom de l’habillé de rouge, parce qu’il est peint dans le rouleau avec un
habit couleur de sang. Tchin-yn termine sa touchante narration par ces
paroles : “Il y a maintenant vingt années que tout cela est arrivé, et
l’orphelin de la maison de Tchao doit avoir présentement vingt ans ; il
ne songe pas à venger son père et sa mère : à quoi songe-t-il donc? Il
est bien fait de sa personne; sa taille est avantageuse ; il sait les
lettres, et il est très-habile dans le métier des armes. Son grand-père,
qu’est-il devenu? Toute sa maison a été impitoyablement massacrée ; son
père s’est poignardé ; sa mère s’est étranglée ; et jusqu’ici il ne
s’est pas encore vengé ! C’est bien à tort qu’il passe dans le monde
pour un homme de cœur.”

TCHIN-POEI.

Mon père, il y a un temps infini que vous me parlez ; il me semble que
je rêve, et je ne comprends rien à ce que vous me dites.

TCHIN-YN.

Puisque vous n’êtes pas encore au fait, il faut vous parler clairement.
Le cruel habillé de rouge, c’est Tou-gane-cou; Tchao-tune, c’est votre
grand-père; Tchao-so, c’est votre père; la princesse, c’est votre mère ;
je suis Tchin-yn, leur ancien et fidèle ami, et vous êtes l’orphelin
delà maison de Tchao.

TCHIN-POEI.

Quoi! je suis l’orphelin de la maison de Tchao ! Ah ! vous me faites
mourir de douleur et de colère ! (Il tombe presque évanoui dans un
fauteuil.)

TCHIN-YN.

Mon jeune maître, revenez à vous.

TCHIN-POEI.

Hélas! vous me faites mourir! Si vous ne m’aviez pas dit tout cela ,
d’où aurois-je pu l’apprendre? Mon père , asseyez-vous dans ce fauteuil,
et souffrez que je vous salue. (Il le salue[2].)

TCHIN-YN.

J’ai relevé aujourd’hui la maison de Tchao; mais, hélas! j’ai perdu la
mienne; j’ai arraché la seule racine qui lui res-toit. (Il pleure.)

TCHIN-POEI.

Oui, je le jure, je me vengerai du traître Tou-gane-cou.

TCHIN-YN.

Ne faites pas tant de bruit, de peur que Tou-gane-cou ne vous entende.

TCHIN-POEI.

J’y mourrai, ou il périra, le traître. Mon père, ne vous inquiétez pas;
reposez-vous sur moi de ma vengeance.

En effet, l’orphelin parvient à se saisir de la personne du tyran; il le
fait enchaîner et conduire au supplice. Il est coupé tout vif en trois
mille morceaux, et quand il n’a plus ni peau, ni chair, on lui tranche
la tête.

Tchin-poei s’applaudit d’avoir vengé sa maison; il embrasse Tchin-yn; il
le comble de richesses et d’honneurs; il donne ordre enfin qu’on élève
au généreux Kon-sune un magnifique tombeau.

“Tel est,” dit Fréron, “le dénouement de cette tragédie chinoise, pleine
de beautés. On voit que l’intérêt n’est point divisé, et qu’il augmente
de scène en scène. Le poète chinois (comme Voltaire, qui a traité le
même sujet ) ne fait point paroître la femme de Tchin-yn, pour qu’elle
s’oppose à la grandeur d’ame de son époux, en l’empêchant de sacrifier
son fils; pour occasionner par ses alarmes et par ses cris un second
sujet de tragédie; ni pour que le tyran en devienne amoureux , ou se
rappelle une vieille flamme romanesque; troisième incident qui auroit
fait perdre de vue l’objet principal. La pièce marche avec rapidité. Le
sacrifice du fils de Tchin-yn est réel, et je ne sais si cela n’est pas
aussi beau, aussi sublime que toute autre fiction. Il n’y a pas non plus
dans la pièce chinoise de maximes politiques, de brillantes tirades qui
amusent l’esprit, et qui retardent l’action. Mais on y trouve des
sentiments héroïques, de grands mouvements. La terreur et la pitié, ces
deux puissants ressorts delà tragédie, y sont portées aussi loin
qu’elles peuvent aller. C’est peut-être un faux enthousiasme qui me
saisit, mais j’avoue que cette pièce me donne une grande idée du génie
dramatique des Chinois. Elle m’a plus d’une fois attendri jusqu’aux
larmes en la lisant. Que seroit-ce donc si elle étoit animée du jeu
pathétique et touchant d’un Sarasin dans le rôle de Tchin-yn![3]”

[1] Voyez tome VI, page 50.

[2] Rit et cérémonial chinois pour exprimer la piété filiale.

[3] Année littéraire, 1755, tome VIII, page 145, et Journal étranger,
septembre, 1755.